1) De nouveaux troubles religieux
Au XVIIIè, les conflits religieux
sont loin d'être apaisés. En 1708, une levée de
deux mille hommes est ordonnée pour porter secours au pape, assiégé
dans Rome.
Début juin, dans tous les villages du Comtat, on fait appel aux
volontaires. Faute de volontaires, plus de deux mois après, un
nouvel appel est lancé à Châteauneuf, en rappelant
aux jeunes gens que s'ils ne s'engagent pas volontairement, ils seront
pris par la force. Trois jours après, faute de volontaires, les
conseillers " pour montrer leur soumission, leur zèle et
respectueux de l'attachement qu'ils doivent à Notre Saint Père
le pape, chargent les consuls de demander à l'officier député,
le nombre requis pour le village et s'il se trouve des gens en ce lieu
vagabonds ou mal famés, ils les chargent de les faire arrêter
pour être remis à l'officier ".
2) l'hiver 1709
Cette année-là, l'hiver
est à nouveau très rigoureux. Beaucoup d'arbres fruitiers
et tous les oliviers gèlent.
Très vite le prix des grains augmente. Dès le 11 février
l'archevêque interdit de sortir du blé hors du lieu , mais
en avril le village en manque. Pour en acheter, la communauté
est autorisée à emprunter 4 000 livres. Il est cette fois
impossible d'en acheter aux alentours, car les villageois voisins connaissent
la même disette.
La population du Comtat a faim et la colère monte car la rumeur
parle de spéculateurs qui refusent de vendre leurs grains pour
faire monter les prix. Le village de Caderousse, accusé de détenir
une grande quantité de blé, est saccagé par une
troupe d'Avignon.
A Châteauneuf les consuls chargent plusieurs personnes de trouver
du blé pour distribuer aux habitants. Il faut aller en chercher
à plus de quatre lieues au-delà du Mont Ventoux et en
Languedoc.
Le 22 avril, la disette des grains s'aggravant,
les consuls décident un contrôle dans chaque maison pour
connaître la quantité de grains et de vin que le village
recèle. " Il ne sera sorti aucun vin de ce lieu jusqu'à
ce qu'on trouve des grains. Le contrôle des greniers et des caves
permet de découvrir " 170 tonneaux pleins de vin rouge,
de 7 à 8 barrals pièce (390 à 445 l), outre les
33 tonneaux dans les caves de l'archevêque, mais point de grain.
La communauté a été obligée d'emprunter
des sommes importantes à 7 et 9 % d'intérêts sur
deux années. Il lui sera difficile de rembourses car de nombreux
habitants sont dans la misère et ne peuvent rendre ce qu'on leur
a avancé.
Il est difficile de savoir comment les
habitants ont vécu ces temps très durs. La solidarité
et l'action sociale du conseil a sans doute permis d'éviter le
pire, pourtant le registre des décès indique que le village
a beaucoup souffert : le nombre de décès a doublé
au cours de ces deux années terribles (20 et 22 en 1707 et 1708,
46 et 49 en 1709 et 1710).
L'hiver 1709 restera longtemps dans les mémoires de nos ancêtres,
pourtant un autre fléau, plus effroyable, va encore s'abattre
sur eux: la peste.
3) la peste de 1721
Depuis la grande peste noire de 1348,
aucune autre épidémie n'a atteint cette ampleur et fait
autant de victimes.
La peste était limitée à certaines villes ou certaines
régions, mais elle n'a jamais cessé de frapper depuis
trois siècles ; menace bien réelle et quasi permanente
pour les populations de France, du Comtat et pour celle de Châteauneuf.
En 1621, 1628, 1629 (3 000 morts à
Carpentras), en 1637, 1639, 1640,1643, 1647, 1649, 1652, 1653, 1656,
1657, 1659, 1664, c'est à dire quinze fois au cours du siècle,
le conseil a été mis en garde contre la peste et a pris
des mesures de protection contre " le mal contagieux " : empêcher
l'entrée d'étrangers sans billet de santé, achat
de pichets de vinaigre pour y tremper les lettres et les paquets arrivant
de dehors et qui ne font pas quarantaine
Si les mesures de protection mettent
quelque peu Châteauneuf à l'abri de la peste tout au long
du XVIIè siècle, il n'en sera pas de même en 1721.
La peste se déclare à Marseille,
en juin 1720. Très vite l'épidémie gagne toute
la ville et se répand dans la banlieue. Le nombre de victimes
est considérable : 40 à 60 000.
Comme à l'accoutumée, toutes
les communautés prennent des mesures pour éviter la contagion.
L'archevêque ordonne l'interdiction de sortir du village sans
billet de santé et l'interdiction de rentrer sans billet ou sans
faire quarantaine.
Les consuls établissent une garde
sur les différents chemins qui arrivent au village et une autre
" au grand portail ". Ils organisent le bureau de santé
composé de quatre personnes pour distribuer les billets de santé.
Malgré ces mesures, la vie continue
: on moissonne, on rentre les fourrages, on vendange
Pour nos
ancêtres, il ne s'agit que d'une alerte comme ils en ont tant
connu au siècle précédent.
Pour arrêter la contagion, les
Etats du Comtat décident la construction d'un mur séparant
le Comtat de la Provence, des montagnes de Sault, à la Durance
et au Rhône. Ce célèbre " mur de la peste ",
dont on peut voir encore quelques vestiges dans les monts de Vaucluse,
doit empêcher tout passage de personnes venant de Provence. Des
gardes sont réparties sur toute sa longueur pour en assurer la
surveillance. En avril, Châteauneuf doit fournir quatre hommes
tirés au sort, " hors les chefs de famille et les fils uniques
", pour se rendre à Venasque. Le mois suivant, deux autres
vont à la Tour de Sabran.
Une garde de six hommes plus un capitaine est établie pour surveiller
le Rhône de Sorgues à Caderousse. Il faut empêcher
tout passage dans le village ou sur le terroir, des personnes et des
marchandises venant du Languedoc ou du Vivarais, à l'aide des
armes si nécessaire.
La communauté a été
armée par les autorités et les habitants n'hésiteront
pas à tirer puisque, malgré le mur, la peste frappe maintenant
le Comtat.
Fin août 1721, l'entrée du terroir est interdite à
tous les habitants de la baronnie de Lhers et à aucun juif venant
de Carpentras ou d'un autre endroit.
La peste est maintenant aux portes de Châteauneuf. Début
septembre, l'épidémie frappe Bédarrides.
Le 3 octobre 1721, deux personnes se
trouvant à l'infirmerie, font craindre avec juste raison que
la contagion se soit glissée en ce lieu.
Sans hésiter, sous serment, ils diagnostiquent la peste et signalent
plusieurs autres malades.
Seul l'isolement complet du village aurait
pu, comme à Carpentras, éviter la contagion et permettre
alors de faire reculer la maladie. Mais le conseil ne peut ou ne veut
pas prendre les mesures qui s'imposent car il faut rentrer les vendanges.
L'archevêque ordonne contre tous
ceux qui n'obéissent pas aux ordres une peine de 300 livres d'amende
ou, pour ceux qui ne peuvent pas payer l'obligation de servir les malades
dans les infirmeries.
Mais ces menaces seront insuffisante. Pourtant la maladie fait rage
: 25 morts depuis début octobre.
Le 23 octobre la femme du 1er consul
Antoine Mestre est atteinte du mal. Immédiatement le conseil
décide de "consigner le dit Sieur consul et toute sa famille
dans sa grange et empêcher en aucune manière qu'il n'entre
dans le dit Châteauneuf sous quelque prétexte que ce soit.
Attendu que son bétail lanu pourrait communiquer avec ceux des
autres particuliers de ce lieu, sera amené à la grange
de Mont Redon dans un quartier qu'on lui assignera". Comme on peut
le constater le règlement s'applique à tous, même
au premier consul.
Le même jour, huit familles déjà en quarantaine
pour avoir communiqué avec des malades doivent quitter le village
et s'isoler dans la campagne.
Le 26, toutes les femmes et les enfants
sont consignés dans leur maison, mais pas les hommes
Le 23 novembre 1721, la quarantaine générale débute.
Le village est divisé en sept quartiers. Dans chacun d'eux, un
capitaine et un assistant ont la charge de fournir la nourriture aux
habitants et de veiller au respect de la quarantaine. Les troupeaux
sortiront de sept à huit heures et rentreront de quatre à
cinq heures, aux quatre coups de cloche. Il était temps de prendre
des mesures efficaces car en une semaine, du 23 au 30 novembre on compte
dix sept nouvelles victimes.
Cette première quarantaine se
termine le 31 décembre. Elle n'a pas été totale
car le 24 novembre, le conseil a établi un nouveau règlement
pour le moulin à huile. Malgré, la peste, de nombreux
habitants sont sortis récolter les olives.
Pourtant le mal régresse (31 décès
en novembre, 19 en décembre) et on impose, dés le 1er
janvier 1722, une deuxième quarantaine " encore plus exacte
que la première " : pour cultiver, on autorise seulement
la sortie de quatorze travailleurs par jours pour tout le village.
Le 18 mars, malgré le décès
de Canety, commence une quarantaine d'assurance : tous les habitants
des deux sexes pourront sortir pour vaquer à leurs affaires dans
le village ou à la campagne mais il est interdit d'être
plus de trois ensemble. Fin mars, la peste est terminée à
Châteauneuf du Pape, mais elle reprend à Orange en avril.
Il faut protéger le village : la garde passe de six à
vingt et une personnes, pour garder les routes et empêcher toute
communication.
Le village est déconsigné
le 14 septembre 1722 après onze mois et demi d'isolement. Les
longs mois d'isolement et la perte d'une partie non négligeable
de la population ont désorganisé la vie économique
du village. De nombreuses familles sont dans la misère.